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Niger : Uranium et développement, les dangers d'un débat tronqué

Posted on 2012/12/28

Le gouvernement du Niger vient d’ouvrir ou, plus exactement, de ré-ouvrir le débat sur la contribution de l’Uranium au développement du pays. Ceux qui se rappellent de la façon dont le rééquilibrage a été opéré lorsque le gouvernement du président D. HAMANI avait posé ce problème, il y a bientôt quarante ans, reconnaitront qu’il y a un courage certain à le poser comme résultant d’un déséquilibre dans le partenariat avec la compagnie française AREVA. Mais les temps ont changé et avec eux les méthodes, rendant possible un débat public, éminemment souhaitable. Le risque n’est pourtant pas écarté de ne traiter que partiellement le problème, faute de le poser complètement. Le gouvernement a évidemment le droit, voire l’ardente obligation de réclamer des partenariats équitables pour le Niger dans l’exploitation des ressources naturelles du pays. II a également la responsabilité d’assurer que l’usage qui est fait des rentes tirées de toutes les ressources minières, soit équitable aussi pour les Nigériens, « présents et à venir », puisqu’ il s’agit de ressources non renouvelables. L’approche, c'est-à-dire les termes du débat, n’est par conséquent pas neutre car les « succès story », en la matière, sont rares en Afrique et les déconvenues nombreuses. Evaluant récemment, pour le compte d’un client [1], la fragilité de la RDC, les consultants de IEDAS[2], observent qu’ « *en RDC, il semble que l’évolution du secteur minier entraîne systématiquement tous les effets pervers liés à son importance dans une économie. En effet, lorsque le secteur prospère comme pendant l’âge d’or de la GECAMINES après 1970, le pays est frappé par le syndrome hollandais, entrainant une désindustrialisation de l’économie, marqué par le déclin de la production industrielle dont la part dans le PIB est passée de 30% en en 1970 à 12% en 1980. Et lorsque le secteur minier s’effondre frappé lui même par un choc exogène, l’effondrement des cours du cuivre et du Zinc sur les marchés mondiaux, il entraine avec lui toute l’économie, la gestion macroéconomique du gouvernement faisant le reste, ce qui plonge l’état dans une sorte de lente décomposition, qui finit par l’affaiblir au point de rendre la rébellion armée une option réaliste pour renverser le régime. Ensuite, le conflit une fois déclenché, le secteur minier attire sur le pays la malédiction bien connue des ressources, le conflit s’éternisant, parce qu’il se finance grâce aux minerais de conflits. Enfin, même lorsque la paix revient dans la plus grande partie du pays et que la croissance économique redémarre, elle est curieusement portée par l’agriculture et les mines, renforçant le rôle du secteur primaire dans l’économie du pays. C’est là un symptôme inquiétant de régression sur l’échelle du développement à long terme du pays. En effet la formidable croissance des exportations de produits manufacturés par les pays dits émergents, ou par les BRICS par exemple, semble plutôt valider les thèses de Singer-Prebisch énoncées dès les années 1950 qui soulignent que le développement d’un pays sous développé se fera par une réduction du poids du secteur primaire au profit de secteur secondaire ou ne se fera pas.* »

Bien sûr l’ONAREM n’est pas la GECAMINES, ni l’uranium le cuivre ou le zinc et comparaison n’est pas raison, mais il est possible d’esquisser un parallèle entre les deux situations, si l’on veut tirer toutes les leçons des cas vécus ailleurs. II faut d’abord se rappeler que c’est l’importance excessive prise par l’uranium dans l’économie du pays qui a rendu le Niger vulnérable aux chocs extérieurs à un point tel que la chute du cours de l’uranium a été l’un des déclencheurs de la crise économique des années 1980, celle-là même qui nous a valu plus de dix ans d’ une politique d’ajustement structurel appauvrissante. Quasi inexistant en 1970, le secteur de l’uranium représentait en 1978 plus de 27 % de la FBCF, 11% de l’emploi du secteur moderne et surtout 46% des recettes publiques. Cette dépendance des recettes par rapport au seul secteur de l’uranium et l’évolution favorable des recettes pendant le boom de l’uranium, cachaient en fait un relâchement de l'effort fiscal, caractérisé notamment par une régression de la fiscalité directe (avec la suppression évidemment équitable de l’impôt de capitation et celle, plus discutable, d’autres impôts directs, comme ceux assis sur le bétail par exemple) et donc probablement aussi de la justice fiscale. Mais le boom de l’uranium avait aussi accru la solvabilité du pays, entrainant les dirigeants de l’époque dans une logique d’endettement sans croissance, avec comme conséquence une crise des finances publiques qui n’a trouvé son dénouement qu’avec le PPTE, dont les ressources ont été utilisées, au moins en partie, au financement du fameux « programme spécial », que l’on a toujours pas fini d’auditer, à en juger par les médias.

II n’est pas certain que le niveau actuel d’industrialisation du Niger, que ce soit en termes d’unités industrielles opérationnelles ou de part de la production industrielle –hors industries extractives- dans le PIB, rapporté à ce qu’il était au début des années 1970, sortirait dans une position flatteuse d’une comparaison avec la désindustrialisation observée au Zaïre lorsque prospérait la GECAMINES.

Mais l’Air n’est pas le Kivu, ni les six premières républiques du Niger, une réplique du Zaïre. II reste que le Niger n’en a pas moins connu aussi ses rebellions, pour l’essentiel menées par les touareg, incluant toutes dans leurs revendications, « un partage plus équitable » de la rente minière au profit de leur région, quand bien même les dites régions n’ont jamais souffert de disparités défavorables dans les investissements publics ou les dépenses sociales. Ces rebellions ont toutes échoué pour le moment, même si le Nord du pays demeure une source de préoccupation pour la sécurité du pays. Mais elles ont couté cher, en vies humaines d’abord, en dépenses militaires ensuite, en cohésion nationale et manque à gagner sur le chemin du développement.

Les rebellions ont également contribué à accréditer dans l’opinion publique l’idée –fausse mais très commune- que le développement du pays ne peut venir que d’une rente et que les ressources minières peuvent être un substitut à l’effort – notamment à l’effort fiscal- et doivent servir surtout à financer notre consommation courante, des équipements de prestige et/ou des infrastructures dont la viabilité économique est incertaine et qui dépérissent faute d’entretiens. Le désenchantement qui a succédé à Zinder à la fierté d’avoir enfin notre raffinerie de pétrole participe en vérité de la même méprise[3]. Le pétrole nous appartient, il devrait donc être gratuit ou presque. C‘est évidemment faux mais, comme toutes les illusions, c’est une « erreur douce », que l’on commet donc avec plaisir.

Si la gestion macroéconomique actuelle ne semble pas en cause, la volonté, légitime en démocratie, de s’assurer un soutien populaire et la tentation de le faire en séduisant l’opinion bien plus qu’en la convainquant peuvent conduire à poser le problème dans des termes simples voire simplistes. C’est un risque sérieux, car en brouillant les options, le «débat démocratique » peut nous éloigner de la solution optimale. Ce risque est d’autant plus élevé que l’on oppose des postures plus que des « policy-mix », découlant d’une réflexion stratégique et surtout tirant les leçons des échecs récents. La première leçon, la plus importante est sans doute de réaliser que la solution ne viendra ni de Washington, car la Banque Mondiale n’a pas de recettes infaillibles (demandez donc aux Tchadiens et aux Congolais), ni des partenaires qui ont de bonnes raisons d’optimiser leur intérêt et rien d’autre. II faudra oser et être créatif, ce qui ne dispense ni d’être lucide, ni d’être réaliste. Trois éléments devraient à notre avis être pris en compte, qui ne semblent pas encore l’être :

- II nous semble important de réaliser que, évaluée par tête d’habitant, la rente minière, aussi importante qu’elle paraît, est faible et décroissante, vu la dynamique de notre démographie.

- Que ce qui compte ce n’est pas le partenaire –il n’yen a pas de désintéressé-, ni notre souveraineté –nul ne la conteste-, mais les termes du partenariat. Une ressource minière n’est en aucune façon une aubaine. Elle requiert, pour devenir une rente, des investissements. Et ceux-ci ne se justifient jamais que s’ils sont économiquement viables.

- Le devoir envers les générations futures –qui ne votent pas encore- l’emporte sur la responsabilité envers les électeurs d’aujourd’hui devant le tribunal de l’histoire.

La bonne nouvelle c’est évidemment que le débat est ouvert à temps avec le lancement du PDES, la mauvaise étant que là aussi, le temps joue contre nous.

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[1] Une organisation financière internationale que, pour des raisons contractuelles, nous ne pouvons pas nommer.

[2]IEDAS : International Development Advisory Service.

[3] Qu’il ait une exploitation politicienne de la situation par ceux que l’on appelle là-bas les « Tazartchistes », partisans défaits d’une prolongation anticonstitutionnelle de la présidence de leur chef, est évident, mais cela ne suffit pas à enlever toute réalité à la frustration populaire.